L’aube va bientôt se répandre sur la campagne, il fait encore sombre mais les nappes de brumes matinales se parent déjà de quelques reflets orangés. Là, c’est l’heure où les étoiles, fatiguées d’avoir trop brillé, s’éteignent pour se perdre lentement dans le bleu d’un ciel naissant. Le campement de gitans est endormi et, depuis que les plaintes lancinantes du vieux cabot ont cessé, il y règne un silence complet.

A son habitude, Maëva n’a somnolé que trois ou quatre heures. Assise dans son fauteuil sans âge, elle passe toutes ses nuits à ressasser d’entêtants souvenirs qui envahissent sa mémoire tel du lierre parasite dévorant un arbre gris. Une vie de misère est derrière elle désormais, les fantômes du passé sont nombreux, prêts à envahir ses rêves, ils ne lui laissent aucun répit. Ne pouvant s’empêcher de trembler devant le crépuscule qui la gagne, Maëva aurait bien aimé qu’un compagnon lui tienne la main et l’aide à passer dans l’autre monde. Or elle ne s’est jamais marié et n’a jamais eu d’enfants car tous les hommes qu’elle a connu ont fuit devant son don de voyance. Lassée d’être crainte, elle s’est accrochée à la vision d’un homme, beau, fort et indomptable tel un héros tout droit sorti d’une légende, le seul capable d’emplir sa vie de bonheur. Elle a cru en son existence, quelque part sur cette terre, un prince charmant qui viendrait l’arracher un jour à son triste destin de voyante esseulée. Elle l’a cherché partout mais ne l’a jamais trouvé et son corps s’est fané sur les routes du monde, sans connaître les caresses de son promis. Aujourd’hui elle ne peut que constater l’affligeante réalité d’une vie perdue à courir derrière une chimère. Pourtant elle ne veut pas mourir ainsi, elle emploie ses dernières forces à trouver une issue à ce cauchemar sans fin.