J’appartiens au vent, roman de Julien Weber, est une histoire fantastique aux accents tsiganes, imprégnée de rêve, de musique et de liberté.

Extrait 1Extrait 2Extrait 3

Quand il était enfant, Aèle était libre et rêveur. Il jouait avec le vent, suivait les nuages, et se promettait de passer sa vie à voyager. Trente ans plus tard, il s’est fondu dans la grise masse des travailleurs sédentaires : du fond de sa morne librairie, il regarde le monde tourner sans lui. Qu’a-t-il fait de ses promesses d’enfant ?
Quelques kilomètres plus loin, aux abords du périphérique, dans la crasse et l’insalubrité, se tient un camp de Roms. Cela fait quatre vingts ans que Maëva survit en disant la bonne aventure aux passants. D’aucuns pourraient croire que son don de voyance est un cadeau, elle parle volontiers d’un poison qui a rongé sa vie et vicié son âme. N’est-ce pas la folie qui projette encore dans son esprit la vision d’un homme qui viendrait bientôt l’arracher à sa vie de misère ?

Le soleil s’éteignait lentement derrière les hautes montagnes, emmenant avec lui les dernières teintes du crépuscule. Par chance, aucun nuage ne venait endiguer l’éclat d’une belle lune ronde déversant ses rayons sur toute la vallée. Bercée de vent doux et du chant des grillons, la nuit s’annonçait paisible… ou presque.
Ce soir, le grand campement des bohémiens revêtait ses habits de feu, prêt à embraser l’obscurité d’une fête qui resterait à jamais gravée dans les mémoires. Les fumées s’élevaient, emportant dans l’air une agréable odeur de viande grillée parfumée d’épices, les femmes s’afféraient à remplir les bouteilles de vin et les hommes se confondaient autour du grand chapiteau entre tapes amicales et verres d’alcool, fêtant le plaisir de leurs retrouvailles. Derrière une grande roulotte, des musiciens accordaient leurs instruments, exerçant leurs doigts à jouer quelques gammes tandis qu’au bas de la rivière, des jeunes gens assouplissaient consciencieusement chaque muscle de leurs corps dans le but d’offrir les plus belles acrobaties aux regards émerveillés de toute la communauté. La fête promettait d’être sublime et tous se réjouissaient.

Maëva ne sent plus le poids de son corps, elle flotte au-delà de sa conscience, entre la vie et la mort, là où plus rien n’a d’importance. Dans cet espace sans fin, elle ferme les yeux et revoit défiler le cours sa vie, se rappelant son enfance insouciante avant la découverte du
don empoisonné. Elle sent la douceur des mains de sa mère qui la massait le soir venu, la moustache dansante du père lorsqu‘il chantait le matin, les parties de marelles entre sœurs, les batailles d’oreillers avec ses frères. Tous ses souvenirs la réconfortent, faisant plisser les rides de son visage en un sourire nostalgique.

Soudain elle ouvre les yeux et sans savoir comment, se retrouve allongée dans une vaste prairie, sous un magnifique ciel bleu ensoleillé. A côté d’elle est étendu tranquillement un bel homme aux yeux noirs qui caresse doucement sa peau de pêche. L’air est doux, quelques grillons orchestrent la scène, elle est aussi jeune et belle qu’à ses vingt ans. Non loin d’eux se trouve le campement de roulottes avec leurs chevaux, d’où s’échappent des rires d’enfants qui jouent prés du ruisseau, des bruits de vaisselles et des coups de marteaux travaillant le cuivre. L’écho d’un violon résonne aussi, accompagnant les acrobaties d’un duo de saltimbanques, pendant que le linge sèche gentiment sur un fil entre deux arbres, bercé par
le vent du sud.

– Quelle journée parfaite, murmure-t-elle en pleurant. Une journée que j’aurais voulu vivre des centaines de fois…